Les Français et leur cuisine
- Christophe Gazel
- il y a 12 heures
- 5 min de lecture
Les Français et leur cuisine entretiennent une relation à la fois fonctionnelle, émotionnelle et profondément symbolique. Devenue un véritable centre névralgique du logement, la cuisine rassemble préparation des repas, sociabilité, travail et nouvelles pratiques alimentaires. Notre étude « Cuisine intégrée 2025 » montre qu’elle concentre des enjeux de confort, d’ergonomie, de style et de budget qui en font l’un des marchés les plus stratégiques de l’aménagement intérieur.

Un équipement désormais quasi généralisé
Près de 77 % des ménages français disposent aujourd’hui d’une cuisine intégrée, soit environ 1,5 million de logements supplémentaires équipés depuis 2022. La majorité des cuisines sont en kit, plus accessibles financièrement que les modèles montés, ce qui traduit le poids des arbitrages budgétaires dans un contexte immobilier et économique tendu.
La surface moyenne atteint 14,5 m², avec un gros noyau de cuisines comprises entre 6 et 15 m² et une minorité de grands espaces dépassant 25 m².
L’îlot central, très valorisé dans l’imaginaire déco, ne concerne encore qu’un peu plus de 20 % des cuisines, sa diffusion étant freinée par le manque de mètres carrés et le coût des raccordements techniques.
Une cuisine ouverte, mais modulée
Plus de 6 cuisines sur 10 sont désormais ouvertes ou semi‑ouvertes sur le salon‑séjour. Cette porosité confirme le rôle de la cuisine comme pièce à vivre, lieu de circulation, de repas partagés et d’activités annexes (devoirs, télétravail, discussions informelles).
Dans le même temps, la persistance de cuisines fermées et le développement des formes semi‑ouvertes (murets, verrières, portes coulissantes) traduisent un besoin de maîtriser les odeurs, le bruit et le « désordre » de la préparation.
Mur plein, porte, verrière ou cloisons légères deviennent ainsi des outils fins d’arbitrage entre mise en scène et intimité culinaire. L’Institut de la Maison y voit la matérialisation d’une tension contemporaine : accepter la cuisine comme décor central du logement, tout en conservant la possibilité de « refermer » symboliquement la coulisse domestique lorsque l’on reçoit ou que l’on souhaite s’isoler.
Un agencement très rationalisé
Le parc français est largement structuré par une logique d’optimisation : la plupart des cuisines combinent 3 à 6 meubles bas et 1 à 4 meubles hauts, avec 5 à 9 portes et 2 à 4 tiroirs simples, complétés dans plus d’un cas sur deux par au moins un casserolier.
Les armoires ne sont présentes que dans un peu plus de la moitié des cuisines, mais l’armoire four est déjà installée chez plus de la moitié des ménages, et 80 % de ces colonnes intègrent un four encastré, souvent doublé d’un micro‑ondes. Cette montée en puissance de la colonne cuisson témoigne d’une recherche de confort d’usage, de sécurité et d’esthétique intégrée.
Les meubles d’angle bas n’équipent qu’un peu plus d’un tiers des cuisines et restent souvent sous‑optimisés, près de 37 % n’ayant ni tourniquet ni plateau sortant. À l’inverse, les éléments ouverts et niches, présents dans à peine 21 % des cuisines, remplissent une double fonction décorative et pratique : on y expose vaisselle, bocaux, livres de cuisine ou objets déco, en particulier dans les configurations ouvertes sur le séjour.
Un paysage esthétique dominé par le blanc et le bois
Stylistiquement, la cuisine française reste très prudente : 27,7 % des cuisines sont blanches et 18,6 % en bois clair, devant les teintes crème, gris et beige, qui renforcent un registre neutre et intemporel. Les couleurs vives (rouge, bleu, vert) demeurent très minoritaires, ce qui s’explique à la fois par la peur de « dater » l’installation, le coût d’un renouvellement complet et l’obligation de composer avec la pièce à vivre dans le cas des cuisines ouvertes.
Les façades planes mates, préférées et les portes lisses incarnent un vocabulaire très contemporain, facile d’entretien, où les poignées traditionnelles dominent encore, devant les prises de main intégrées.
Côté matériaux, bois, mélaminé et stratifié constituent le trio de tête, mais près de 20 % des répondants ne savent même pas de quoi sont faites leurs portes, signe que la perception visuelle (couleur, toucher) prime largement sur la technicité.
Un marché clé mais chahuté
Avec près de 4 milliards d’euros en 2024, la cuisine intégrée pèse 27 % du marché du meuble, devant la literie ou le jardin, mais elle recule de 6,2 % sur un an après deux années de très forte dynamique post‑Covid. Le segment reste toutefois 2,3 % au‑dessus de son niveau de 2019 en valeur, la hausse des prix compensant une baisse des volumes sous l’effet de la crise immobilière. Les spécialistes cuisine concentrent plus de la moitié des ventes, devant la grande distribution d’ameublement et les GSB, ces dernières étant les plus pénalisées par le report des projets.
La quasi‑totalité des cuisines achetées sont neuves, mais près d’un tiers des Français se déclarent ouverts, au moins en principe, à la seconde main pour tout ou partie d’une cuisine, ce qui dessine un potentiel futur pour des offres reconditionnées ou modulaires.
En parallèle, plus de la moitié des volumes vendus sont importés, majoritairement d’Allemagne, l’industrie française restant en position de force sur les réseaux de cuisinistes mais très déficitaire sur la balance commerciale.
Usages et nouvelles pratiques autour de la cuisine
Au‑delà de la technique, l’étude rappelle que la cuisine est aujourd’hui un espace hybride où se superposent repas faits maison, snacking, télétravail et livraison de plats préparés. Les rythmes de vie éclatés, le développement des plateformes de livraison et la montée des préoccupations écologiques obligent à repenser le rôle de la cuisine entre atelier culinaire, poste de réception des repas livrés et lieu de tri, de stockage et de gestion des déchets.
L’Institut de la Maison voit dans cette pièce un « révélateur » des transformations sociales : la progression des cuisines ouvertes et des îlots traduit l’idéal d’un habitat convivial et décloisonné, tandis que le retour des verrières, portes et semi‑ouvertures manifeste le besoin de réintroduire du contrôle, de l’intimité et de la sobriété dans un espace devenu très exposé. Entre rationalisation héritée du taylorisme domestique, convivialité scénarisée et nouvelles contraintes écologiques, la cuisine reste au cœur des arbitrages des Français sur la façon d’habiter et de se nourrir.
Notre étude décrit l’évolution de la cuisine intégrée comme un mouvement continu entre rationalisation, ouverture et hybridation des usages. Née comme « usine ménagère » inspirée du taylorisme, organisée autour de pôles fonctionnels pour réduire la fatigue et optimiser les gestes, la cuisine s’est progressivement déplacée du fond du logement vers son centre, jusqu’à devenir une véritable pièce à vivre intégrée au séjour.
Aujourd’hui, la généralisation des cuisines ouvertes ou semi‑ouvertes traduit un idéal de convivialité et de transparence, mais l’essor des verrières, des murets et des cloisons coulissantes montre qu’un mouvement de ré-intimisation est à l’œuvre.




Commentaires